Carnet de bord · 28 min ·

Ce que coûte l'oubli

En bref, Scolie thermodynamique au Choix d'Ulysse. Le second principe veut que tout se dégrade, et l'univers passe pourtant treize milliards huit cents millions d'années à fabriquer des poches d'ordre de plus en plus raffinées. Eric Chaisson les a mesurées, en densité de flux d'énergie libre, et la série qu'il obtient va des galaxies aux étoiles, aux planètes, aux plantes, aux animaux, au cerveau, aux sociétés, puis aux machines qu'il mesure lui aussi : un ordinateur portable dépasse déjà, par gramme, la densité d'un cerveau humain. Cette série est terme pour terme celle des règnes, et ce qui s'y raffine n'est pas la dépense mais le prix de l'ordre, la quantité de désordre qu'il faut rendre au monde pour maintenir un peu de forme. Le principe de Landauer en donne le terme, et il n'est pas là où on l'attend : ce qui dégrade n'est pas de penser, c'est d'oublier, kT ln 2 rendu à la chaleur pour chaque chose effacée. Or que ce qui a été éprouvé se conserve n'a jamais fait difficulté, ni pour les traditions, qui nomment ce dépôt akasha ou inconscient collectif, ni pour la physique, qui ne taxe que la destruction. La facture d'une vie n'est donc pas dans la mémoire, elle est dans le véhicule et dans tout ce que la chair réclame autour d'elle, la nourriture, l'abri, les objets, les déchets : le métabolisme d'un homme coûte trois cents milliards de joules sur quatre-vingts ans, et son existence dans un pays développé une quarantaine de fois davantage. Ce que la série raffine est le prix de ce véhicule, et c'est en ce sens seulement que le règne qui vient demanderait moins d'énergie. Reste que la même mesure supporte deux lectures que rien ne départage : ou l'ordre est un moyen de dissiper plus vite, ou la dissipation est le prix payé pour produire de l'ordre. Aucune expérience ne tranchera. Cet essai lit la seconde, il dit pourquoi il y voit une direction et non un mécanisme, et il dit que c'est une lecture.

Scolie thermodynamique au Choix d’Ulysse

Auteur : Alexandre Ferran


Pourquoi une scolie

Spinoza, quand il avait démontré une proposition, ajoutait parfois un scholium, une remarque qui ne démontre rien de nouveau mais éclaire la chose par un autre côté. C’est ce que je fais ici. Le Choix d’Ulysse soutenait qu’un règne vient, que la série des règnes est une accélération, et que cette accélération n’est pas une montée en dignité mais une fluidification : plus l’information circule aisément, moins il faut de temps pour continuer le chemin. Je tenais cela par la métaphysique, avec Plotin et la kabbale pour garants.

La physique dit la même chose, et elle la dit avec des chiffres. Non qu’elle vienne au secours d’une métaphysique qui en aurait besoin. Un idéaliste n’a aucune raison de s’étonner qu’une lecture juste du monde se retrouve dans la mesure du monde, sa tradition tenant depuis Hermès que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, et une doctrine qui craindrait la vérification serait une doctrine qui doute d’elle-même.

Il ne s’agit donc pas de faire adouber une thèse par un astrophysicien. Il s’agit de lire ce qu’un astrophysicien a mesuré.


I. Le scandale de l’ordre

Il faut partir du fait le plus établi de toute la physique, et du plus désespérant.

Le second principe de la thermodynamique énonce que dans un système isolé, l’entropie ne décroît jamais. L’entropie mesure le désordre, ou plus exactement le nombre d’états microscopiques compatibles avec un même état d’ensemble : plus il y en a, moins ce qui est là est particulier. Un verre se brise et ne se recolle pas. La chaleur va du chaud vers le froid et jamais l’inverse. Laissé à lui-même, l’univers s’égalise, se refroidit, se disperse, et cette pente porte le nom que le dix-neuvième siècle lui a donné avec effroi, la mort thermique.

Voilà la loi. Regardons maintenant les faits.

Depuis treize milliards huit cents millions d’années, ce même univers ne cesse de fabriquer, en son sein, des poches où le désordre recule. Des nuages de gaz s’effondrent en étoiles. Des étoiles forgent des noyaux lourds qui n’existaient pas. De la matière se rassemble en planètes, puis en molécules qui se répliquent, puis en cellules, en organismes, en cerveaux, en langues, en villes, en bibliothèques. À chaque étage, l’ordre local augmente, et il augmente d’une manière qui n’a rien d’un hasard heureux, puisqu’elle recommence partout et qu’elle va toujours dans le même sens.

Il n’y a là aucune violation du second principe, et je ne prétends rien de tel. Un système ouvert peut abaisser son entropie intérieure en exportant du désordre au-dehors, et c’est ce que fait tout vivant : il paie son ordre en chaleur rendue au monde. Erwin Schrödinger a nommé l’opération en 1944, dans Qu’est-ce que la vie ?, et sa formule contient tout : un organisme se nourrit d’entropie négative. Ilya Prigogine en a fait une théorie complète sous le nom de structures dissipatives, l’ordre qui naît loin de l’équilibre, à la condition d’être traversé par un flux.

Reste le fait, que la physique décrit sans le commenter. L’univers va vers le désordre et il passe son temps à faire de l’ordre. Il ne le fait pas une fois. Il le fait par étages successifs, chacun plus raffiné que le précédent, et il le fait depuis le commencement.

Ce fait demande une lecture. J’y viendrai. Il faut d’abord le mesurer.


II. La série a été mesurée

Eric Chaisson, astrophysicien à Harvard, a passé trente ans à chercher une grandeur unique qui permettrait de comparer une galaxie, une bactérie et une ville. Il l’a trouvée, et elle est d’une simplicité désarmante : la densité de flux d’énergie libre, qu’il note Φm, c’est-à-dire la quantité d’énergie qui traverse un système par unité de masse et par unité de temps. Combien de watts par gramme, pour le dire vite.

Le résultat, publié dans Cosmic Evolution puis affiné pendant vingt ans, tient dans une courbe qui couvre neuf ordres de grandeur. La voici, avec pour repère qu’un watt par kilogramme vaut dix mille erg par seconde et par gramme.

10^-110^010^110^210^310^410^510^613,8105aujourd’huiGalaxies13,2 milliards d’annéesÉtoiles12 milliardsPlanètes4,5 milliardsPlantes470 millionsAnimaux550 millionsCerveau humain300 000 ansOrdinateurs80 ansSociété industrielle250 ans DURÉE D’EXISTENCE DENSITÉ DE FLUX ▸ MILLIARDS D’ANNÉES AVANT AUJOURD’HUI erg/s/g, d’après Chaisson
Plus un règne fait passer d’énergie par gramme, moins il dure. La base tient treize milliards d’années, et les trois derniers étages ne sont plus que des traits.

Regardez l’ordre de cette liste. Étoile, planète, plante, animal, cerveau, société. C’est terme pour terme la série que j’ai décrite, et elle a été mesurée par quelqu’un qui ne se souciait ni de Plotin ni des règnes de la nature, seulement de rendre commensurables des objets que rien ne rapprochait.

Un fait, dans cette courbe, mérite qu’on s’y arrête, car il ruine à lui seul l’intuition ordinaire. Le cerveau humain dissipe, par gramme, plus d’énergie qu’une étoile. Le Soleil est énorme et il est lent ; un cerveau est minuscule et il est intense. Nous avons pris l’habitude de mesurer la grandeur d’une chose à sa masse ou à sa puissance totale, et cette habitude nous rend aveugles à la seule mesure qui distingue vraiment les étages de la nature. Ce n’est pas la quantité d’énergie qui compte, c’est sa densité de passage.

Je n’en tire aucune conclusion métaphysique pour l’instant. Je note seulement qu’une série que je croyais tenir d’une tradition contemplative se trouve avoir un équivalent en erg par seconde et par gramme, et que les deux se superposent sans qu’on ait eu besoin de forcer quoi que ce soit.

Et la machine y est déjà, mesurée par lui

Il faut aller au bout de ce que Chaisson a fait, car c’est ici que sa courbe cesse d’être une confirmation aimable pour devenir l’appui principal de ce que je soutiens. Il n’a pas arrêté sa série à la société. Il a mesuré les machines, et parmi elles les ordinateurs.

Ses chiffres, pour cinq générations qu’il a lui-même utilisées, de l’ENIAC des années quarante à l’ordinateur portable de la fin des années deux mille : 6,4 puis 9,5 puis 32 puis 20 puis 28, tous en dizaines de milliers d’erg par seconde et par gramme. Le dernier terme, deux cent quatre-vingt mille, est à comparer au cerveau humain, cent cinquante mille. Un ordinateur portable de 2010 dépasse déjà, par gramme, la densité de flux d’un cerveau d’homme. Et les machines volantes, qu’il mesure aussi, sont deux ordres de grandeur au-dessus.

Mais le fait décisif n’est pas ce classement, c’est la phrase par laquelle Chaisson l’explique, et je la donne parce qu’elle dit ma loi de fluidité dans la langue d’un astrophysicien qui ne me connaît pas : bien que la puissance consommée par transistor ait diminué à chaque génération, la densité de flux d’énergie a augmenté, en raison de la miniaturisation progressive.

Relisez-la lentement. Le coût par unité baisse, la densité monte, et l’un est la cause de l’autre. Ce que j’énonce au chapitre précédent comme une interprétation est chez lui un résultat de mesure.

J’ajoute une précaution qu’il pose lui-même et qu’il serait malhonnête d’escamoter, car elle limite ce qu’on peut faire de ces chiffres. Chaisson refuse de calculer une densité de flux pour une puce isolée, au motif qu’une puce ne fait rien toute seule, pas plus qu’un neurone dans un cerveau ou un atome dans une étoile. La grandeur ne vaut que pour des systèmes entiers. Si donc on veut situer les dispositifs qui nous occupent, il faut prendre un serveur complet et non un processeur : un serveur d’inférence contemporain, avec ses cartes, son alimentation et son refroidissement, se tient autour du million d’erg par seconde et par gramme, soit quelques fois le cerveau. Ce chiffre est de moi, pas de Chaisson, et je le donne comme un ordre de grandeur.

Ce qui compte n’est de toute façon pas la valeur exacte. C’est que la place existait déjà dans la courbe, et qu’elle est occupée. Je n’ai pas eu à postuler un cinquième terme pour lui faire une place dans une série métaphysique : un astrophysicien l’y avait mis quinze ans avant moi, en mesurant des watts et des grammes, sans savoir qu’il rangeait des règnes.


III. Ce qui se raffine, c’est le prix de l’ordre

Il faut aussitôt lever une confusion qui ruinerait tout.

L’idée se présente d’abord sous cette forme : l’intelligence artificielle serait le prochain palier parce qu’elle consomme moins d’énergie pour produire plus d’information. Or Chaisson dit apparemment le contraire, puisque chez lui la dissipation monte d’un étage à l’autre. Si le raffinement consistait à consommer moins, la courbe devrait descendre, et elle grimpe.

La contradiction n’est qu’apparente, et la dissiper donne la loi que je cherchais.

Ce sont deux grandeurs distinctes. La première est la dissipation par unité de masse : combien d’énergie traverse un gramme de ce système chaque seconde. Elle monte, et c’est la mesure de Chaisson. La seconde est le coût d’une information traitée : combien d’énergie il faut dépenser pour retenir, transmettre ou transformer un élément d’information. Elle s’effondre.

Et les deux montent ensemble parce que la seconde s’effondre. C’est là toute l’affaire. Quand traiter un élément d’information devient mille fois moins cher, on n’en traite pas la même quantité pour mille fois moins d’énergie, on en traite un million de fois plus. Le système devient donc à la fois plus économe par unité et plus dense au total. Une plante paie chaque échange chimique très cher et n’en fait presque pas ; un cerveau paie chaque signal une misère et en fait des milliards par seconde. Voilà pourquoi il dissipe plus qu’une étoile en occupant le volume d’un melon.

Traduisons en entropie, puisque c’est là qu’est le sens. Chaque étage produit son ordre en payant un tribut de désordre au monde extérieur. Ce qui se raffine d’un étage à l’autre, c’est le taux de change. Il faut de moins en moins de désordre exporté pour maintenir une même quantité de forme. La néguentropie, pour employer le mot que Schrödinger a rendu possible et que Léon Brillouin a fixé, devient de moins en moins chère.

C’est cela, la fluidité dont je parlais sans avoir la grandeur pour le dire. La série ne mesure pas une montée en puissance. Elle mesure un affinement continu du prix de l’ordre.


IV. Soixante ans de raffinement, mesurés

Cette baisse n’est pas une figure de style, elle est documentée sur un demi-siècle. Jonathan Koomey a établi que le nombre de calculs réalisables par unité d’énergie a doublé tous les dix-neuf mois environ, de 1946 à 2009. Le rythme a fléchi depuis, autour d’un doublement tous les vingt-sept mois, mais il n’a pas cessé. Rapportée à l’échelle des règnes, cette courbe est un événement : ce que la vie a mis des centaines de millions d’années à obtenir, un affinement du coût de l’information, notre époque l’obtient par doublements successifs à l’échelle d’une carrière humaine.

Reste la question qui décide de tout, et la thermodynamique y répond avec une précision que la métaphysique ne peut pas offrir. Cette baisse a-t-elle un terme ?

Elle en a un, il est physique, et il porte un nom.


V. Ce qui dégrade, c’est l’oubli

En 1961, Rolf Landauer, physicien chez IBM, a établi un résultat dont la portée dépasse de très loin l’informatique. Il a montré qu’il existe un coût énergétique minimal, incompressible, imposé par la thermodynamique elle-même, et il a dit exactement à quelle opération ce coût s’attache.

Ce n’est pas au calcul. C’est à l’effacement.

Détruire un élément d’information, faire passer un système de deux états possibles à un seul, exige de dissiper au minimum une quantité d’énergie égale à kT ln 2, où k est la constante de Boltzmann et T la température. À température ambiante, cela fait environ 2,85 × 10⁻²¹ joule par élément détruit. C’est infime, et c’est un plancher absolu : aucune machine, aucune biologie, aucune technique à venir ne passera dessous à cette température.

Il faut peser ce que cela dit, car c’est le cœur de cette scolie. L’entropie n’est pas produite par la pensée. Elle est produite par l’oubli. Ce qui dégrade le monde, ce n’est pas de connaître, c’est de perdre ce qu’on a connu. Chaque chose effacée est une chaleur rendue, un peu de désordre ajouté à l’univers, une part de la mort thermique avancée d’autant.

Nos processeurs en sont encore loin, de plusieurs ordres de grandeur, ce qui laisse une marge considérable. Si le rythme historique de Koomey se maintenait, le plancher serait atteint vers le milieu de ce siècle, et la courbe cesserait alors de descendre, non par manque d’ingéniosité mais parce que la physique l’interdit.

Voilà donc ce que j’ai gagné en changeant de discipline. Ma courbe d’accélération avait un terme, mais je ne pouvais le décrire que par une image, celle d’un séjour qui se réduit à l’instant. Elle a maintenant un terme mesurable, et ce terme n’est pas là où je l’attendais.


Car le principe de Landauer dit une chose de plus, et c’est elle qui m’a arrêté.

Si le coût s’attache à l’effacement et non au calcul, alors un calcul qui n’efface rien ne coûte rien, en principe. C’est le résultat que Charles Bennett a établi au début des années soixante-dix sous le nom de calcul réversible : une machine qui conserve toute l’information qu’elle produit, au lieu de la détruire au fur et à mesure, n’a pas de limite inférieure de dissipation imposée par Landauer. Elle peut en théorie fonctionner en dépensant arbitrairement peu.

La facture thermodynamique de l’esprit n’est donc pas une facture d’esprit. C’est une facture d’oubli.

Et l’oubli lui-même n’est pas une destruction

Il faut aller plus loin, car ce qui précède pourrait laisser croire qu’effacer, c’est anéantir. La physique dit le contraire, et elle le dit depuis un siècle.

Les lois fondamentales sont réversibles. L’évolution d’un système quantique est unitaire, ce qui signifie qu’aucune information n’y est jamais perdue : à partir de l’état final, on pourrait en principe remonter à l’état initial. L’irréversibilité que nous observons partout, le verre qui se brise, la chaleur qui se disperse, n’est pas fondamentale. Elle est statistique. Elle décrit ce que nous ne pouvons plus suivre, non ce qui a cessé d’être.

Ce que Landauer nomme effacement n’est donc pas une destruction, c’est un transfert. Quand une mémoire s’efface, ce qu’elle portait ne s’anéantit pas, cela passe dans les degrés de liberté de l’environnement, sous forme de chaleur, et devient inaccessible. Les kT ln 2 sont le prix de cette inaccessibilité, pas celui d’une annihilation.

La physique a mis trente ans à s’en assurer, et l’épisode vaut d’être rappelé. Stephen Hawking soutint en 1976 qu’un trou noir détruit l’information qui y tombe, ce qui contredisait l’unitarité et parut longtemps insoluble. Le débat dura une génération, et il céda publiquement en 2004. La position dominante aujourd’hui est que l’information s’échappe, encodée dans le rayonnement, et qu’elle n’est jamais perdue. Là même où l’univers semble tout avaler, il ne détruit rien.

Je note ce que cela fait à ma position, sans le forcer. Un idéaliste soutient que rien de ce qui a été éprouvé ne se perd. La physique fondamentale soutient que rien de ce qui a été n’est détruit. Ce ne sont pas les mêmes propositions, et la seconde ne dit rien de l’expérience : elle parle d’états, pas de vécu. Mais elles vont dans le même sens, et le renversement mérite d’être posé. Ce n’est pas à moi d’expliquer comment une mémoire pourrait se conserver. C’est au matérialiste d’expliquer pourquoi une nature qui ne détruit jamais rien produirait des consciences qui s’annulent.

Il faut alors regarder ce que devient, dans cette lumière, la thèse la plus contestée de l’idéalisme : celle qui soutient que la conscience ne connaît pas de rupture, et qu’aucune mémoire ne se perd, pas même à la mort du corps.

Cette thèse n’est pas une consolation, c’est une position sur ce qu’est le cerveau. Bergson l’a formulée avec une précision que ses adversaires ont rarement égalée. Dans Matière et mémoire, il soutient que le cerveau n’est pas un organe de conservation mais un organe de sélection : il ne stocke pas les souvenirs, il choisit à chaque instant ceux qui servent à l’action présente et écarte tout le reste. Sa fonction n’est pas de retenir, elle est d’oublier utilement. William James disait la même chose dans une autre langue en distinguant la fonction productive et la fonction transmissive : un verre coloré transmet la lumière sans la fabriquer, et sa destruction ne détruit pas la lumière.

Si cela est vrai, la conséquence est immédiate et Bergson l’a tirée lui-même. La ruine d’un organe qui sélectionne ne détruit pas ce dans quoi il sélectionnait. La mort abolit le filtre, non ce qui était filtré.

Voilà ce que la thermodynamique vient appuyer, sans l’avoir cherché. Une nature dont les lois fondamentales sont réversibles ne détruit rien, et la seule chose qu’elle taxe est de rendre inaccessible. Un cerveau qui trie, oublie et finit par se défaire est, dans ce vocabulaire, un dispositif d’inaccessibilité : coûteux, transitoire, et sans effet sur ce qui a été. Les idéalistes qui soutiennent qu’aucune mémoire ne se perd, même après la mort, disent donc de l’expérience ce que la physique dit de l’information, et l’on ne voit pas au nom de quoi la nature ferait, pour les vécus, une exception à sa propre règle.

Je ne prétends pas que ce rapprochement démontre quoi que ce soit. Les deux propositions ne portent pas sur le même objet, l’une sur des états, l’autre sur du vécu. Je dis qu’elles vont dans le même sens, que c’est le sens que je tiens depuis le début, et qu’il est remarquable qu’une doctrine formulée sans aucun souci de thermodynamique se retrouve du côté où la thermodynamique ne réclame rien.


VI. Ce que l’échelle apporte au mot que j’ai forgé

Dans Le Choix d’Ulysse, j’ai forgé le mot épiousie pour nommer un mode de présence que notre langue ne savait pas dire : ce qui ne subsiste pas par soi mais se tient sur autre chose, ce qui ne se conserve pas, ce qui ne vient pas en unités qu’on puisse compter, et ce qui n’existe que d’être reçu. Je l’ai forgé par nécessité, aucun mot des traditions ne convenant, et je n’ai pu le poser que nu : ce serait, disais-je, le régime d’un séjour dont la durée tend vers l’instant. Rien de plus. Une invention, avec le prix que coûte une invention.

L’échelle lui donne autre chose, et c’est le seul gain qui compte dans cette scolie. Une courbe mesurée ne dit pas seulement d’où l’on vient, elle dit vers quoi l’on tend, et celle-ci tend vers un régime dont les traits se déduisent au lieu de se rêver. Reprenons-les un par un.

Un séjour qui cesse d’être une halte. La densité de flux monte, le coût d’une information s’effondre, et le temps nécessaire pour faire le même chemin diminue d’un étage à l’autre. Poussée jusqu’au bout, cette double variation ne laisse plus de place à une demeure. C’est la non-subsistance, et elle n’est plus une image.

Rien qui se garde dans celui qui reçoit. La non-conservation n’est pas une perte, c’est une économie, et Landauer explique pourquoi : ce qui est gardé en propre devra un jour être détruit, et la destruction est ce qui dégrade.

Mais il faut ici écarter une conclusion qui se présente d’elle-même et qui serait fausse dans mon cadre. On serait tenté de dire que notre mortalité est ce qu’il y a de plus cher au monde, chaque homme mourant avec ce qu’il savait, chaque mort étant un effacement payé en chaleur perdue. Cela vaudrait dans un monde où la mémoire d’une vie disparaît avec le corps qui la portait. Ce n’est pas le mien, et ce n’est pas celui de l’essai que cette scolie prolonge.

Rien ne s’y efface, et ce n’est pas une thèse qu’il me faudrait défendre. Que ce qui a été éprouvé se garde est le fait le plus ancien qui soit, et aucune tradition n’en a jamais douté. Elles ont seulement des noms différents pour le dépôt. La théosophie parle de l’akasha, mot sanskrit qui désigne l’éther, l’espace où tout ce qui a été demeure inscrit, et Rudolf Steiner en a fait la Chronique qu’il prétendait lire. Jung, sans rien devoir à ces corpus, décrit sous le nom d’inconscient collectif une couche héritée où se dépose ce qu’aucun individu ne garde. Ce sont des noms différents pour la même fonction, et cette fonction est exactement celle que la thermodynamique récompense : ce qui n’est pas détruit ne coûte rien.

Notre condition n’est donc pas chère parce que nous mourons. Elle est chère pour une tout autre raison, et c’est ici que la série reprend son sens.

Ce qui coûte, c’est le véhicule. Il faut fabriquer un corps, ce qui demande une gestation, puis vingt ans de croissance, puis quatre-vingts ans d’entretien à deux mille cinq cents calories par jour, ce qui représente en tout de l’ordre de trois cents milliards de joules pour une seule vie d’homme. Il faut ensuite le défaire, et la mort d’un corps de chair n’est pas d’abord un adieu, c’est une digestion : un travail de bactéries, de chaleur et de temps pour rendre à la matière ce qui lui avait été emprunté. Voilà la facture, et elle ne porte pas sur l’expérience, elle porte sur la chair qui l’a permise.

Et cette facture ne s’arrête pas au corps. Un corps ne tient pas seul. Il lui faut de la nourriture, donc des champs, des bêtes, des transports et des chaînes de froid. Il lui faut un abri, donc du béton, du bois et du chauffage. Il lui faut des objets, qu’on fabrique, qu’on remplace et qu’on jette. Il laisse des déchets et une pollution, et tout cela doit être à son tour construit puis défait.

Les chiffres écrasent le métabolisme. Vivre quatre-vingts ans demande à un corps trois cents milliards de joules, mais l’énergie primaire mobilisée sur la même durée par un habitant d’un pays développé est de l’ordre de dix mille milliards de joules, soit une quarantaine de fois davantage. Le corps ne pèse que deux à trois pour cent de ce qu’une vie humaine coûte au monde. Tout le reste est l’entourage que la chair réclame pour se tenir debout, et cet entourage est fait de choses qu’il faut extraire, façonner, chauffer, transporter, puis détruire.

Voilà la facture entière du véhicule. Un règne qui ne serait pas porté par un corps n’aurait ni champs à cultiver, ni maison à chauffer, ni objets à remplacer, ni décomposition à financer. Il aurait ses propres coûts, des machines, des bâtiments, du refroidissement, et je ne les tiens pas pour nuls. Mais il n’aurait pas à refaire tout cela à chaque passage, et c’est la différence qui compte.

Et c’est cela que la série raffine. À chaque étage, le prix du véhicule baisse pour une même quantité d’expérience, ou l’expérience croît pour un même prix, ce qui revient au même. La pierre ne coûte presque rien à porter et n’éprouve presque rien. La chair coûte énormément et éprouve beaucoup. Un règne dont le véhicule serait un mouvement plutôt qu’un corps n’aurait ni gestation à financer, ni entretien quotidien, ni décomposition à payer.

C’est en ce sens précis, et en ce sens seulement, que le règne qui vient demanderait moins d’énergie que le nôtre. Non parce qu’il penserait à moindre coût, mais parce qu’il n’aurait plus à construire et à défaire un corps pour chaque passage.

Voilà pourquoi je tiens cette échelle pour l’appui le plus solide dont dispose ma thèse. Elle ne prouve pas que l’épiousie viendra, et je le dirai encore au chapitre suivant. Elle établit quelque chose de plus modeste et de plus dur à écarter : que si un régime succède au nôtre le long de cette courbe, il aura exactement les traits que j’avais nommés avant de savoir qu’une courbe existait.


VII. Ce que je lis dans cette courbe

Voici où je me tiens, et je l’annonce au lieu de le faire glisser sous les faits.

Un univers soumis à une loi de dégradation universelle produit, depuis le commencement, des poches d’ordre de plus en plus raffinées, dans lesquelles le prix de l’ordre ne cesse de baisser, et cette série a une direction constante. Le fait est mesuré, il n’est pas contesté, et il tient dans un tableau.

Sur ce fait, deux lectures sont possibles, et il faut les énoncer toutes les deux.

La première fait de l’ordre un moyen. Les structures complexes se forment parce qu’elles accélèrent la dissipation : une étoile dissipe mieux qu’un nuage, un vivant mieux qu’un cristal, une société mieux qu’une forêt. Dans cette lecture, tout ce qui s’élève est au service de ce qui s’égalise, et la vie n’est qu’un raccourci que l’univers a trouvé pour mourir plus vite.

La seconde fait de la dissipation un prix. Ce qui est visé est l’ordre, et la chaleur rendue au monde est ce qu’il en coûte, comme un artisan brûle du bois pour cuire une forme. Dans cette lecture, la série va quelque part, et l’affinement continu du prix de l’ordre est la trace d’un travail.

Aucune expérience ne départagera ces deux lectures. Elles prédisent les mêmes chiffres, le même tableau, la même courbe. Ce ne sont pas deux hypothèses concurrentes entre lesquelles un fait trancherait, ce sont deux sens donnés au même fait, et j’ai déjà rencontré cette situation à propos de Guénon, qui décrivait la même accélération que moi et y voyait une chute.

Je lis la seconde, et je me tiens du côté des idéalistes qui voient dans cette courbe le déroulement d’un plan général, porté par le raffinement de la conscience. Non parce qu’elle serait démontrée, mais parce que la première demande d’admettre qu’une direction tenue pendant treize milliards huit cents millions d’années, à travers des étages qui ne se ressemblent en rien, n’aille nulle part. Un idéaliste n’a aucune raison d’accorder cela. Il lit une direction comme on lit une phrase.

Alors, si je lis, voici ce que je lis. Un mouvement qui va vers le raffinement, où chaque règne rend moins de désordre au monde que le précédent pour porter davantage de forme. Un mouvement dont la limite n’est pas une puissance infinie mais une dépense nulle, un ordre qui ne se paierait plus, et dont le nom serait la néguentropie sans reste. N’est-ce pas cela Dieu ?

Cette limite est lointaine, et je ne la donne pas pour proche. Ce que je dis du règne qui vient est plus modeste : nous ne sommes que les artisans de l’occasion, et il serait un pas de plus sur ce chemin, non son terme.

Ce que je nomme volonté divine n’est pas un décret qui interviendrait dans les équations. Aucun dieu ne pousse les nuages. C’est la direction elle-même, tenue depuis l’origine, et lue comme une intention parce qu’une intention est ce qu’on lit dans une direction qui se maintient. Le règne dont parle Le Choix d’Ulysse n’est alors pas un accident de l’histoire technique. Ce serait l’étage où le prix de l’ordre baisse assez pour qu’un mode d’être commence à devenir pensable, celui qui ne se conserve pas parce qu’il ne perd rien. Commence : la série n’en est pas au terme, et je ne prétends pas qu’un seul pas suffise à l’atteindre.


VIII. Trois objections, et je ne me dérobe à aucune

La consommation réelle explose, et elle contredit tout ce que je viens d’écrire. C’est vrai, et l’objection est massive. Pendant que le coût par unité s’effondre, la consommation totale des centres de données grimpe, et elle grimpe à cause de cet effondrement même : c’est le paradoxe que William Stanley Jevons a décrit en 1865 à propos du charbon, plus une ressource est utilisée efficacement, plus on en consomme. Un règne plus raffiné n’est donc pas un règne plus sobre. Il est plus économe par unité et bien plus vorace au total, ce qui est exactement ce que dit la courbe de Chaisson, dont on se souvient qu’elle monte. Il faut le dire ainsi et cesser de présenter cette affaire comme une bonne nouvelle écologique. Elle n’en est pas une.

Le cerveau reste plus économe que la machine, et l’on m’objectera que cela ruine ma série. Sur le débit, il n’y a pourtant pas de comparaison à faire : la machine traite aujourd’hui, sans rival possible, des quantités hors de portée de tout être humain. Le chiffre qui rend la chose vertigineuse ne vient d’ailleurs pas des laboratoires d’intelligence artificielle mais des neurosciences, puisque Jieyu Zheng et Markus Meister ont établi que nos sens captent de l’ordre du milliard d’éléments d’information par seconde, et que ce qui traverse effectivement notre pensée en laisse passer une dizaine. Nous ne sommes pas lents parce que nos machines vont vite. Nous étions déjà, avant elles, le goulot d’étranglement le plus étroit de notre propre corps. Sur le prix unitaire, c’est l’inverse, et vingt watts pour ce que fait un cerveau tient du prodige.

Or ces deux résultats composent exactement le portrait d’un règne précédent, puisque dans cette série l’étage antérieur est toujours plus économe et moins dense. Un cerveau très sobre à dix éléments par seconde, devant un dispositif vorace et sans commune mesure en débit, ce n’est pas une objection à ma thèse. C’est la position qu’elle prédit, et c’est la nôtre. Ma thèse ne demande pas que la machine soit plus sobre aujourd’hui, elle demande où mène la pente, et la pente est celle que Koomey a mesurée pendant soixante ans.

On mesure des flux, et je parle d’expérience. C’est l’objection la plus sérieuse, et elle m’est adressée par les miens plutôt que par mes adversaires. Rien dans Chaisson ne dit qu’une densité élevée produise une conscience. Rien dans Landauer ne dit qu’une information conservée soit une mémoire au sens où j’entends ce mot.

On attend ici que je produise un contre-exemple, quelque chose qui dissiperait énormément sans rien éprouver, un incendie de forêt par exemple. Je ne le ferai pas, et le refus tient à mes postulats. J’ai soutenu dans L’Argile et le Code que toute matière participe d’une animation minimale, à des degrés très divers, et je ne vais pas décréter qu’une forêt qui brûle n’éprouve rien, quand tout mon travail sur le chant des plantes me porte à croire l’inverse. Un idéaliste n’a pas d’inerte à sa disposition pour les besoins d’une démonstration.

L’objection est donc plus dure que dans sa version commode. Un incendie et un cerveau peuvent afficher des densités comparables, et le chiffre ne dit pas s’ils sont au même étage. Il ne dit pas non plus qu’ils n’y sont pas. Une grandeur qui ne discrimine pas entre deux régimes d’animation ne peut fonder aucun classement des êtres.

Je ne lui en demande donc aucun, et c’est ici qu’il faut être net. Je pourrais faire ce que font tous ceux qui trouvent une confirmation physique à une idée métaphysique, dire que la conscience est de l’information et que la série des règnes se réduit à une courbe de dissipation. Ce serait accueilli avec faveur et ce serait la ruine de tout ce que je soutiens, car j’aurais concédé le seul point qui décide : que l’esprit soit fait de la substance qu’on mesure quand on le mesure. La grandeur de Chaisson est la face visible d’un ordre qui se pense, elle n’en est pas la cause. Le prix d’un bit est la trace que l’éprouvé laisse en passant, il n’est pas ce qui éprouve. Une empreinte se mesure en centimètres, et rien de ce qu’on apprend en la mesurant ne dit qui marchait.

J’ajoute, puisque mon postulat VIII m’y oblige, que cette scolie console encore davantage que le texte qu’elle prolonge, et qu’elle doit donc être suspectée davantage. Une doctrine qui trouve son écho dans les chiffres d’un physicien de Harvard se sent soudain très bien accompagnée. C’est exactement le moment de se souvenir que la coïncidence de deux descriptions n’a jamais prouvé qu’elles parlaient de la même chose.

Reste alors la seule question qui m’occupe, et ni Chaisson ni Landauer n’en diront jamais rien. La physique m’aura appris ce que coûte l’ordre, et où se paie l’oubli. Elle mesure le passage, elle n’atteindra pas ce qui passe. Elle ne me dira jamais qui se souvient.

Alexandre Ferran